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Vous avez été maire de la commune de Sô-ava, que retenez-vous de votre expérience ?
J’ai conduit la mairie de Sô-Ava pendant 5 ans. C’était un honneur pour moi puisque ce vœu venait de ma population. Je n’étais pas un homme politique en tant que tel. J’étais plutôt un homme de terrain, de développement. C’est cela qui a fait que la population a eu confiance en moi et pendant les premières élections de la décentralisation, j’ai été élu conseiller communal dans l’arrondissement de Vêky puis maire de la commune de Sô-Ava. C’était une première expérience au Bénin et nous faisons partie des premiers maires que les gens se plaisent à appeler des maires «Cobayes». Nous sommes arrivés dans un milieu où tout était à refaire. Tout était à inventer, à faire et nous avons mis du temps pour nous asseoir sur le plan administratif. L’Etat aussi qui devait nous accompagner, a mis du temps pour nous aider, pour nous donner les moyens qu’il faut pour que nous puissions asseoir une administration capable de penser le développement. Puisqu’avant de parler de développement, il faut parler de l’administration. Si on n’a pas les personnes, les agents capables de nous accompagner, tout seul nous ne pouvons rien faire. Cela fait partie des moments difficiles que nous avons connus puisque le personnel que nous avons hérité n’était pas à la hauteur de la tâche. Donc, on était au four et au moulin. Progressivement, nous nous sommes mis au travail avec le peu de moyens que nous avons eu pour réaliser ce que nous avons pu faire.
Vous avez évoqué les difficultés que vous avez rencontrées. Parlez-nous de vos moments de joie ?
Etant donné que je suis un homme de terrain, je suis resté au contact de la population pour comprendre ses besoins réels. Car, du bureau, nous ne pouvons rien inventer. On ne peut pas se réjouir quand on n’a rien fait. Alors, le moment qui m’a réjoui le plus, c’est la réalisation du Plan de développement communal. Même si l’Etat n’a pas accompagné ce PDC, des partenaires avec qui je travaillais avant d’être maire ont volé à notre secours. Cela nous a permis de réaliser un certain nombre d’infrastructures. Je me suis senti utile à quelque chose à partir du moment où je pouvais répondre à un besoin de la population.
Après cette expérience de 5 ans, est-ce qu’il est difficile d’être maire ?
On dit souvent, « n’est pas maire qui veut ». C’est une expérience à la fois enrichissante et difficile. C’est difficile dans la mesure où les moyens n’ont pas accompagné cette décentralisation. Nous avons beaucoup appris. Pour moi, je me suis formé. Même si les agents qui étaient là n’étaient pas à la hauteur, j’ai quand même réussi pas mal de choses. Donc, cela m’a permis personnellement d’avoir une connaissance de la gestion des ressources humaines parce qu’il est très difficile de gérer les ressources humaines. Il faut du temps pour écouter les uns et les autres et faire la synthèse. Il ne faut pas dire que tel agent n’est pas bon, tel autre est bon. Il faut écouter tout le monde. Même si un agent est mauvais, on peut toujours tirer quelque chose de lui. Dans le contexte du premier mandat, c’est difficile d’être maire pour une commune ordinaire comme Sô-Ava. La situation est meilleure au niveau des communes à statut particulier. Dans les communes ordinaires sans grandes ressources et où sévit la pauvreté, il y a l’incivisme fiscal. Donc, il faut se battre. On n’a pas d’heure de travail. Il faut travailler jour et nuit.
Aujourd’hui, après une telle expérience, quelles sont les grandes leçons que vous retenez et qui peuvent servir les maires actuels?
Il y a la gestion des ressources humaines. Je peux citer aussi, la nécessité d’être en contact permanent avec la population pour sentir les difficultés qu’elle éprouve. Il y a aussi une mauvaise compréhension des enjeux de la décentralisation par les services déconcentrés. Pour certains, c’est la mairie qui doit tout entreprendre ; on lui demande de résoudre tous les problèmes parfois au-delà de ses compétences. J’ai été par exemple interpellé pour la construction du collège de la localité alors que cela ne relève pas des compétences des communes ordinaires. De même, le recouvrement des impôts et taxes est très difficile. Car, les populations estiment qu’elles n’ont pas voté pour payer des taxes. Donc, il faut les sensibiliser pour qu’elles comprennent qu’elles doivent participer au développement.
Il y a des conseils communaux qui connaissent des crises en ce moment. Comment êtes-vous parvenu à terminer votre mandat sans être destitué ?
Je pense que cela est dû à la franche et étroite collaboration qui existait avec les élus, surtout avec mes adjoints. Si vous êtes en désaccord avec vos adjoints, vous n’allez pas vous en sortir. Parce que c’est difficile à un simple conseiller de penser à la destitution du maire. Cela part toujours des adjoints, puisque les adjoints sont vos collaborateurs directs. J’ai lu à travers la presse que le maire de Kouandé était en difficulté et que c’est son premier adjoint qui fait des révélations. C’est comme cela que cela commence pour contaminer les autres élus. Si j’ai passé cinq ans à Sô-Ava sans avoir ce souci, c’est parce que j’étais bien avec mes adjoints. Il n’y a pas ce document qui vient dans mon bureau sans que je ne prenne leur avis même si je fais un simple courrier. Au niveau de la gestion quotidienne, on prenait ensemble les décisions.
On a suivi un peu les élections à Sô-Ava et on a constaté que la bataille a été rude. Est-ce que cette rivalité politique n’entache pas le développement ?
En réalité, depuis les élections communales et locales de 2008, Sô-Ava politiquement est malade parce que la nouvelle équipe a voulu travailler comme son chef. C’est le cas après la reprise des élections locales dans un village dans lequel le PRD a 8 conseillers et la FCBE, bord politique du maire actuel, a un seul conseiller. Mais, il fait tout aujourd’hui pour écarter les conseillers PRD et prendre le seul conseiller FCBE comme chef de village. Aujourd’hui, on ne peut pas dire que dans la commune de Sô-Ava, il y a eu élection des chefs de villages. On a plutôt assisté à des nominations de chefs de village par le maire et son équipe.
On a écrit à la cour suprême qui est compétente pour gérer ce contentieux, elle nous a donné raison sur deux villages. Elle a demandé à ce que les élections soient reprises mais depuis trois à quatre mois qu’elle s’est prononcée, le maire n’a pas encore repris ces élections.
Avec un tel climat de conflits, pouvez-vous réaliser le développement?
Si nous ne sommes pas ensemble, nous ne pouvons pas faire le développement. Les querelles politiques entachent le développement de Sô-Ava. C’est une réalité. Aujourd’hui, s’il y a quelque chose à la mairie, on n’invite que les conseillers FCBE. Nous avons saisi la préfecture pour dénoncer ces pratiques. Car, il est difficile, avec de tels agissements, de s’asseoir et de réfléchir sur les questions de développement.
On sait que Sô-Ava a beaucoup de défis de développement, l’assainissement, l’accès à l’eau potable, les infrastructures scolaires…
Aujourd’hui tout est politisé à Sô-Ava et cette politisation à outrance vient de l’actuelle équipe. Je prends le cas du projet RAVEC pour la délivrance des actes de naissance. Vous allez dans certains villages, si tu n’es pas FCBE, on ne te donne pas ton acte. Dans mon arrondissement à Vêki par exemple, il y a eu plus de 14.000 requérants, 56 audiences mais les juges n’ont délivré que 3.600 actes. Dans celui de Houèdo-Aguékon qui n’a que 6 villages avec 6.000 requérants, avec 19 audiences on a délivré plus de 4.000 actes. Le problème s’est posé au conseil et j’ai demandé à avoir des explications. Car, si tu n’es pas FCBE et que tu vas chercher ton acte de RAVEC, tu es mis de côté. Le juge peut ne pas comprendre parce que le juge qui est arrivé sur le terrain n’est pas dans cette logique. Mais c’est ce qui se passe. Aussi, parce qu’on n’est pas FCBE, on n’a pas accès à l’acte de naissance. Et lorsque le ministre apporte des moustiquaires, ou des sacs de riz pour les sinistrés, on fait de la discrimination. C’est comme cela que les choses se passent.
Revenons un peu à vos acquis. Qu’est-ce que vous avez pu laisser à la commune de Sô-Ava ?
Oui, je suis très fier. Parce que si on doit faire une comparaison entre ce que j’ai vu lorsque j’ai pris service et ce que nous avons laissé avec mon équipe, je pense que j’ai des raisons d’être heureux. Sur le plan administratif, nous avons travaillé à recruter des agents d’un bon niveau. Sur le plan des finances locales, nous avons augmenté les recouvrements. Quand j’ai pris service en 2003, pendant les trois premiers mois, la commune n’a recouvré que 200.000 FCFA alors que nous avons plus d’un million de salaires à payer. Alors, j’ai organisé une rencontre en avril 2003 avec tous les cadres, tout le monde et on a fait l’état des lieux. Après cette rencontre, les recettes ont été améliorées. En matière d’infrastructures, on a construit des écoles avec l’appui du PNDCC et des partenaires. Nous avons érigé deux modules de trois classes dans chaque arrondissement. En matière d’assainissement et d’eau potable, il y a actuellement un vaste programme qui est en cours avec EMMAÜS, l’Archevêché de Cotonou, et le ROTARY CLUB et beaucoup d’autres partenaires. Nous avons signé des accords de partenariat. En matière de coopération décentralisée, nous avons développé plusieurs partenariats grâce à nos relations antérieures personnelles. Avec la ville d’Ovaud et l’association ARCAD, il y a un projet de construction de latrines publiques. Donc, je pense que nous avons essayé de poser, dans chaque domaine, des jalons et puisque l’administration est une continuité, je souhaite que l’actuelle équipe puisse continuer et que tout cela porte ses fruits.
Avec ces réalisations, est-ce qu’on peut dire que votre échec aux élections est dû à l’insatisfaction des populations ou résulte d’intrigues politiques ?
C’est le dernier cas. Moi, je sais que ma population est avec moi. Telles que les élections ont été organisées, on peut l’affirmer. Dans mon arrondissement, sur 5 conseillers, j’ai eu 4. Je ne peux pas dire que la population n’est pas avec moi. Vous savez comment les élections ont été organisées, je n’ai pas voulu faire de polémique. La vie ne finit pas à la mairie.
Vous n’êtes plus maire, est-ce que vous participez encore aux sessions de votre conseil ?
Ce n’est parce que je ne suis plus maire que je vais laisser les affaires de ma commune. Je participe aux conseils depuis que la nouvelle équipe a été mise en place à moins que le maire ne m’invite pas. Je vous l’ai déjà dit, il arrive des moments où il ne m’invite pas et met mon nom dans la délibération comme si j’étais présent. Quand je reçois régulièrement la convocation, j’assiste aux conseils et je partage mes points tout en sachant qu’ils ne seront pas pris en compte parce que nous n’avons pas la majorité au conseil.
Comment vous voyez l’avenir de Sô-Ava avec ces défis de développement qui restent entiers ?
Sô-Ava a de la chance parce qu’il y a beaucoup de partenaires qui s’intéressent à cette localité à cause des conditions de vie de ses populations, son climat, son environnement. Aujourd’hui, OXFAM-QUEBEC avec qui j’ai signé un début de protocole pour la mise en place d’un réseau touristique compte s’investir. Un consultant est actuellement présent en ce moment et travaille avec nous. EMMAÜS continue avec nous, tous les partenaires continuent avec nous. Moi, je pense qu’il faut que les gens ne mélangent pas la politique et le développement. S’il s’agit des questions de développement, ce que je souhaite, c’est qu’on laisse le côté politique. Il faudrait qu’on se mette ensemble.
Que fait l’ancien maire que vous êtes devenu aujourd’hui ?
Je suis retourné à ma passion de développement communautaire. Puisque, je suis un animateur de développement. Cette expérience je l’ai fait profiter à la commune en tant que maire mais aujourd’hui, je suis retourné à mon ancien rôle. Je suis membre de l’organisation dénommée « Groupe de Solidarité et d’appui au développement endogène » (GSADE-ONG) et je continue de travailler. Ma chance, c’est que mes anciens partenaires sont avec moi. Aujourd’hui, nous sommes en train de réaliser pas mal d’infrastructures comme des passerelles, des projets de construction d’écoles, des projets de construction de marchés puisque dans tout Sô-Ava, il n’y a pas de marché.
Quel appel avez-vous à lancer ?
Ce que je souhaite pour Sô-Ava, c’est que tous ses fils soient unis. Que nous soyons vraiment unis et que nous travaillions pour le développement de notre localité. Personne ne viendra le faire à notre place. Tout ce que nous avons chanté pendant les campagnes, les réalités sont là aujourd’hui et on les voit.
Réalisé par Alain TOSSOUNON
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