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Pour une raison ou une autre, nombreux sont ceux qui enterrent leurs morts en dehors des cimetières, notamment à la maison, aux abords des voies secondaires et même des routes principales ou inter-Etats. Un phénomène qui prend aujourd’hui une ampleur inouïe en toute violation des règles élémentaires de l’assainissement et d’hygiène de base.
Le code de l’hygiène publique de 1987 est clair : l’enfouissement des cadavres d’animaux, de dépouilles de toutes natures et d’ordures ménagères à l’intérieur des concessions est interdit. Conformément à cette disposition, la plupart des mairies ont pris des arrêtés interdisant l’inhumation des corps à domicile. Cette interdiction ne contrariera pas beaucoup le choix des gens d’aller déposer au cimetière les corps de leurs proches décédés. Pour certains, le choix est culturel ou cultuel : il est de tradition d’enterrer les morts de la famille sur les domaines de la collectivité familiale. Ceci pour conserver sans doute la cohésion familiale et la pureté des liens et de communauté de destin qu’il y a entre les vivants et les morts de cette famille. D’autres inhument à la maison pour des raisons purement affectives : Il n’est pas question de mettre l’être cher dans la brousse, le champ, au cimetière exposé aux intempéries, à la pluie ou à la rosée. «Dans la tête de ces gens, les morts ne sont pas morts. Celui qui est mort reste un membre à part entière de la maison. Le corps enterré est même élevé au rang de dieu et devient un intercesseur pour la famille. On continue de nourrir le mort en déposant sur sa tombe de quoi manger, du moins pour un certain temps. En cas de difficulté, on fait un tour sur sa tombe pour faire une petite prière. Le 1er novembre de chaque année, la tombe reçoit l’éclairage d’un cierge ou de komignongban», explique Apollinaire Oussou Lio, chercheur en développement culturel.
L’inhumation à domicile est également utilisée comme élément de preuve de propriété foncière, particulièrement efficace dans les conflits domaniaux, souligne Roger Tovihéhou de la commune d’Adjarra. «Lorsqu’un mort est enterré dans sa maison, personne ne peut le vendre ou en jouir illégalement contre la volonté de la majorité», souligne-t-il.
Le ver est dans le fruit
Si le phénomène de l’inhumation à domicile perdure, malgré l’interdiction du code de l’hygiène publique et des arrêtés communaux, c’est que le ver était dans le fruit. Le code qui s’est contenté d’interdire, n’indique aucune disposition contre les contrevenants. D’ailleurs, ce code qui, en deux décennies, n’a jamais été publié au Journal officiel, est handicapé par la non prise par les autorités compétentes, des textes d’application.
De plus, les arrêtés communaux qui interdisent la pratique ouvrent quand même une brèche pour autoriser l’opération à l’issue d’une démarche administrative. L’esprit de cette démarche est d’encadrer l’opération pour s’assurer de ce que les conditions de déroulement ne vont pas mettre en cause l’assainissement et l’hygiène de base. Dans la pratique, la démarche se réduit au payement d’une somme d’argent. Et les familles peuvent alors procéder librement à leur enterrement souvent sans la présence d’aucun agent assermenté de la mairie pour s’assurer du respect des règles élémentaires d’assainissement. Les constats sont affligeants : les fosses sont faites sans aucune norme avec tout ce que cela comporte comme conséquence néfaste pour la pollution de la nappe phréatique. «Dans les localités de bas-fonds, de dépressions, on ne saurait admettre l’inhumation dans les domiciles, parce que cela peut créer des problèmes de contamination de la nappe phréatique si les tombeaux ou les corps sont inondés», explique Marc Alabi Egbèlèyè, chef de service des affaires domaniales et environnementales de la mairie d’Akpro-Missérété.
Dans un contexte où les causes ayant entraîné la mort sont rarement recherchées, le non respect des normes ou d’une certaine distance par rapport au puits par exemple, une inhumation peut être le vecteur de graves maladies. Les maires sont conscients du drame : «l’inhumation à domicile n’est pas une bonne chose. On ne sait pas souvent de quoi sont morts les gens et, après ce sont des épidémies par-ci par-là. Et vous allez voir dans certaines collectivités, souvent on souffre et meurt des mêmes affections», déclare Albert Gogan, maire de la commune d’Adjarra qui souhaite que l’inhumation à domicile soit réservée à des personnalités comme les rois dont l’enterrement obéit à des rites particuliers. Il n’en est pas encore arrivé à convaincre sa population qui, même si elle contrevient aux dispositions d’interdiction de l’inhumation à domicile, n’est tenue à payer qu’une amende allant de 50.000 à 100.000 FCFA.
Encadré1 : Manipulations d’argent autour des tombes à domicile
La plupart des maires ont pris des arrêtés pour interdire l’inhumation à domicile. Certains ont même indiqué les sanctions auxquelles s’exposent les contrevenants. Mais ils sont unanimes à prévoir une autorisation spéciale de la mairie…A Avrankou, l’autorisation spéciale d’inhumation est accordée contre paiement d’une somme de 15.000FCFA payable contre quittance à la mairie, selon l’article 3 de l’arrêté datant du 29 septembre 2009. La commune d’Adjarra, tout en instituant l’autorisation spéciale préalable du maire, ne dit pas combien cela va coûter. L’article 3 de l’arrêté d’Adjarra datant du 17 juillet 2006, indique que les contrevenants sont passibles d’une amende de 50.000 à 100.000 FCFA. A Avrankou, les contrevenants sont soumis à la même amende.
Dans la commune de Dangbo, l’interdiction est bien ciblée. Aux termes de l’arrêté du 20 février 2009, «l’inhumation à domicile est interdite sur toute l’étendue du territoire de la Commune de Dangbo en général et plus particulièrement dans les arrondissements de Kessounou et de Hêtin-Houédomey situés sur des sols hydromorphes et inondables ». L’article 2 prévoit que «pour des raisons de coutume, de tradition et de religion, l’inhumation à domicile est exceptionnellement autorisée dans les arrondissements de Dangbo, Zounguê, Hozin, Dêkin et Gbéko à condition que les parents des défunts payent un droit d’inhumation à domicile pour un montant de 75.000FCFA». Cet arrêté ne prévoit aucune amende contre les contrevenants, se contentant de dire que «le non respect aux présentes dispositions expose les auteurs à la rigueur de la loi» (Article 4).
Encadré2 : Les prescriptions du Code d’hygiène
Article 6 : Il est interdit de jeter ou d’enfouir les cadavres d’animaux, ordures ménagères, pierres, graviers, bois, etc. sur les voies publiques, dans les mares, les rivières, les fleuves, lacs, étangs, lagunes, mer et canaux du domaine public ou à proximité d’un puits, d’une borne-fontaine ou d’un abreuvoir public ou sur leurs rives.
Article 32 : L’enfouissement des cadavres d’animaux, de dépouilles de toutes natures et d’ordures ménagères à l’intérieur des concessions est interdit.
Article 33 : Il est interdit de creuser des fosses destinées à l’enfouissement des cadavres d’animaux à l’intérieur des concessions ou des étables.
Encadré 3:
Zachée Zinsa Dansou, conducteur de véhicule administratif à la marie de Dangbo
«Nos morts sont tranquilles à la maison»Auparavant, on enterre les décédés à la maison pour régler un certain nombre de problèmes familiaux. Si par exemple, si quelqu’un a été l’origine de cette mort, on l’amène sur la tombe pour lui faire avouer son acte. S’il continue à mentir, il meurt. Au cimetière, vous pouvez constater la disparation des cadavres. Et c’est dommage qu’on dégage les tombeaux lors des travaux de lotissement et d’ouverture de voie. A la maison, rien de cela ne peut inquiéter nos morts qui se reposent tranquilles parmi nous les vivants.
Rosalie Ahouansou, enseignante à Porto-Novo
«Cela peut être source d’épidémies…»C’est très dangereux d’enterrer les morts à la maison. Il y a beaucoup de gens qui décèdent de maladies contagieuses. Cela peut être une source d’épidémies si l’enterrement n’est pas fait dans la stricte rigueur. Que les morts soient enterrés dans les cimetières en vue de protéger notre environnement immédiat de pollutions compromettantes pour la santé des populations.
Roger Atchadé, entrepreneur à Avrankou
«Nos ancêtres ont toujours enterré sans problèmes»
Nos parents ont toujours enterré à la maison. C’est vrai qu’aujourd’hui il y a trop de morts qui font peur. Mais il est important qu’on sauvegarde la tradition de nos ancêtres qui ont toujours enterré sans problèmes.
Catherine Aïdomèhou, ménagère à Adjarra
«Rendre souples les formalités d’enterrement aux cimetières»Nos morts à la maison, c’est un danger public qui peut être à la base d’une crise de santé publique. Je souhaite que les conditions à remplir avant l’enterrement à la maison soient encore plus dures. De plus, il faut rendre souples les formalités d’enterrement aux cimetières.
Combien pour une place au cimetière ?
Dans la commune d’Akpro-Missérété (cimetière de Danto), il faut obtenir un certificat de décès à la mairie d’arrondissement (une semaine à 10 jours avant l’enterrement) et s’acquitter d’une somme d’argent pour l’acquisition d’une fosse :
- 85.800 FCFA (fosse cimentée)
- 30.800 FCFA (fosse non cimentée)
- 181.800 FCFA (fosse à carreau)
L’inhumation à domicile, ici, n’est interdite par aucun arrêté communal. Selon la mairie, toute demande d’inhumation à domicile est systématiquement refusée par le maire. Mais dans la pratique, il existe des inhumations à domicile ou des terrains privés…La stratégie de la mairie aurait été meilleure s’il y avait un texte qui interdisait la chose ; ce qui ouvrirait une marge de manœuvre à des sanctions contre les contrevenants.
Dans la commune de Ouidah, le régime d’inhumation est unique, celui de la fosse cimentée qui coûte 70.000 FCFA. L’option de la fosse non cimentée n’est plus en vigueur en raison du phénomène de profanation des tombes.
Quant à l’inhumation à domicile, la mairie de Ouidah a fortement encadré le processus : elle n’est permise, en principe, qu’à une certaine catégorie de gens (dignitaires religieux, chef de famille, etc.), coûte 300.000 FCFA (c’est quelque chose !) et est soumise à certaines conditions (50 mètres d’un puits, tombe couverte pour éviter que l’infiltration des eaux entraîne des effets néfastes pour l’hygiène publique, etc.).
A Adjarra, la fosse simple se vend à 17.000 FCFA et celle qui est cimentée à 60.000 FCFA. La commune d’Avrankou ne s’implique pas dans la réalisation des fosses, se contentant de vendre les droits de place, libre aux éplorés de recruter eux-mêmes des gens pour creuser et réaliser les commodités nécessaires: la mairie vend les places à 5.000 FCFA (pour le format ordinaire) et à 10.000 FCFA (pour un format plus grand).
Gabriel Kpinsoton, chef du service Assainissement de base (Ministère de la santé): «Il faut vulgariser les textes sur l’hygiène publique»
Est-ce qu’il existe des normes en matière d’inhumation à domicile et quelles sont-elles ?
Il y a des normes, il y a même des textes. Dans le code de l’hygiène publique par exemple, il y a des articles qui interdisent l’inhumation à domicile. Les spécialistes de l’hygiène et de l’assainissement connaissent bien ces normes et les produits qu’il faut utiliser pour conserver les corps à la morgue. En réalité, le problème commence à partir de la morgue. Les méthodes de conservation des corps sont une science qui s’apprend. Même le transport de la dépouille doit respecter des règles. Par exemple, une dépouille ne peut pas être transportée d’une commune vers une deuxième commune, en traversant une autre, sans l’autorisation de cette dernière. Si vous quittez Cotonou avec une dépouille pour vous rendre à Parakou, vous devez normalement avoir l’autorisation des différentes communes que vous allez traverser. Cependant, la loi est une chose et son respect en est une autre. La gestion du cimetière s’apprend aussi. Il existe plusieurs types de cimetière, il y a la manière dont on dispose les tombes, la manière dont on dispose les arbres ; il existe des techniques de traitement des corps et des corbillards. Il y a des pays où c’est l’incinération qui est de règle, tandis que dans d’autres, comme le nôtre, c’est l’inhumation. Ailleurs, les tombes sont étagées, de telle sorte que la dépouille est conservée le temps de sa décomposition complète et son dessèchement, puis après elle est récupérée et réduite en poudre.
Quels sont les risques d’une inhumation sans respect des normes ?
Quand vous enterrez, compte tenu des conditions hydrogéologiques du terrain, vous pouvez contaminer la nappe d’eau souterraine. Il y a des corps qui conservent des spores de bactéries qui prennent plusieurs mois avant de mourir. Si le défunt a, de son vivant, souffert d’un certain nombre de maladies, et qu’il est enterré non loin de la nappe phréatique, les puits qui se trouvent aux alentours peuvent être contaminés et rendre ainsi malades ceux qui s’y approvisionneront en eau. De même, il y a des gens qui sont enterrés avec des prothèses contenant des substances radioactives ou qui ont par exemple des bactéries dans le cœur. Ces substances, après l’inhumation du défunt, restent dans la terre et contaminent la nappe phréatique et créent d’autres problèmes. C’est pour cette raison que les textes ont prévu qu’avant de faire une inhumation quelque part, il faudrait obtenir une autorisation de la mairie ; cette dernière envoie les agents d’hygiène pour procéder à une inspection des lieux : la nature du sol, la présence d’un point d’eau, etc. C’est le maire qui donne l’autorisation d’enterrer à domicile et cette autorisation est délivrée suite au rapport d’inspection des agents d’hygiène. Dans tous les cas, il n’est généralement pas bon d’inhumer à domicile, il vaut mieux aller au cimetière. Parce que le cimetière est installé en considération de certaines conditions hygiéniques.
Au regard de ce qui se fait dans notre pays, que préconisez-vous quant à l’application des textes ?
La première des choses, c’est de vulgariser les textes. Et les médias doivent nous aider dans ce travail. Les textes existent mais sont méconnus des populations. On dit souvent que nul n’ignore la loi, mais je peux l’enfreindre si je ne la connais pas vraiment. Il faudra aussi sensibiliser les autorités communales afin qu’elles fassent respecter les dispositions réglementaires. Il est de leur prérogative de faire respecter ces dispositions. Qu’elles commencent par prendre des arrêtés municipaux ou communaux pour réglementer le secteur ; cela pourrait améliorer la situation. L’autre chose est qu’il faudrait sensibiliser la population également par rapport aux conséquences auxquelles elles s’exposent en procédant à des inhumations à domicile.
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