Eclairage

Michel Aïssè alias Mickey, dessinateur-caricaturiste: «Dessiner pour faire rire, c’est ma façon d’apporter un petit bout de paradis aux gens»

Michel Aïssè alias Mickey

Michel Aïssè alias Mickey

Faire rire, cela fait du bien. Mais aussi suggérer ou reprocher un comportement, une manière de faire par le rire à travers des dessins d’art, cela est pédagogique. Mickey, de son vrai nom Michel Aïssè, a contracté le virus du dessin de presse en 1997 et depuis, il n’en guérit pas. Actualité politique, faits quotidiens, tout y passe. Ce technicien en Génie civil, la trentaine environ, enseignant au Lycée Coulibaly et secrétaire général de l’Association Bénin Dessin, se sert du dessin comme une arme pour titiller l’humeur de ses compatriotes. A travers cet entretien qu’il nous a accordé dans son stand d’exposition au Palais des congrès, il raconte sa science et ses ambitions.

Comment en êtes-vous arrivé à votre métier ?

Je dis souvent que ce métier, je ne l’ai pas choisi ; c’est plutôt lui qui m’a choisi. Vous savez qu’on m’appelle Mickey, mais mon nom à l’état civil est Michel Aïssè. Comme diminutif de Michel on aurait pu m’appeler « Michou », mais les parents m’ont appelé « Mickey ». On dit aussi que le prénom a un impact sur la personne, je me demande si ce n’est pas ce prénom qu’on m’a appelé tout le temps qui joue. Depuis le primaire, en effet, mes maîtres m’envoyaient spontanément au tableau pour reproduire les schémas, en sciences naturelles, la carte du Bénin (je peux même reproduire la carte du Bénin les yeux fermés)… Au collège, en fin d’année, on me demandait de décorer les tableaux. J’ai aussi fait un séjour de 4 ans en Côte d’Ivoire, séjour pendant lequel j’«avalais» presque les dessins de presse des Ivoiriens parce que cela me plaisait, me passionnait ; j’achetais les journaux juste pour voir ces dessins de presse. De cette façon, je n’ai jamais été dans une école de formation de beaux arts, mais quand je regarde quelque chose, il m’est facile de reproduire ; je fais également des portraits, entre autres. Alors, en classe de première, j’ai envoyé un dessin à un journal qui s’appelait ‘’Le Collégien’’ pour illustrer un conte. C’était en 1997. Le directeur de la publication en était ravi et il m’a demandé de collaborer avec eux. C’est ainsi que j’ai commencé par faire le dessin de presse avec le journal Le Collégien qui est devenu plus tard L’Autre Gazette. Après cela, je suis passé par plein de journaux de la place ; en fin de compte, je fais mon histoire d’amour avec le journal L’Autre Quotidien, depuis 2004.

Vous avez fait une formation technique en Génie Civil, vous enseignez le dessin bâtiment dans un Lycée de la place ; le dessin architectural n’influence-t-il pas vos dessins d’art ?

Dans mes dessins, ce ne sont pas des briques que j’ai assemblées. Le dessin d’art est venu avant le dessin architectural. Le dessin d’art, c’est comme un don. En ce qui concerne ma formation, je ne voulais pas faire ce qu’on appelle «l’enseignement long » et je m’étais demandé quel domaine pourrait me passionner. En me renseignant, j’ai appris que dans le Génie civil, il y a l’architecture où on fait le dessin. Et je me suis dit que cette affaire me passionnerait, rien que pour le dessin, les plans, etc. Je puis avouer que j’ai vite appris, avec mes différents professeurs. Le dessin architectural n’a rien à avoir avec le dessin d’art, parce que ce sont des règles, des équerres, des compas… qu’il faut manipuler. Parfois, c’est fatiguant mais avec la passion on y arrive. A côté du dessin architectural, il y bien d’autres matières techniques que j’ai été obligé d’étudier, telles que la résistance des matériaux, le béton armé et autres. Ayant fait ces études jusqu’à un niveau, je me suis dit qu’il fallait s’arrêter ; j’ai voulu être indépendant. On m’a dit que j’ai bien assimilé tout ce qu’on m’a enseigné ; de même j’ai les capacités de transmettre à d’autres mon savoir et une facilité de communication. C’est ainsi que quelqu’un m’a suggéré d’enseigner et, à peine un an de chômage après (ce qui est une chance), j’ai déposé mon dossier au Lycée technique Coulibaly et on m’a accepté comme enseignant dans les matières de Génie civil, depuis bientôt 6 ans.

Quels sont les thèmes que vous abordez à travers vos dessins ?

Quand c’est dans le journal, cela colle avec l’actualité, c’est comme un article de presse. Mais au-delà de l’actualité, il y a l’humour pur et simple. Il est vrai qu’il faut être sérieux dans la vie, mais trop de sérieux tue le sérieux. Je fais donc des dessins qui n’ont rien à voir avec l’actualité politique ; j’aborde des sujets comme la religion, la santé, le sexe, les finances, etc. ; j’aborde un peu de tout ce qui est quotidien. L’essentiel pour moi est que cela fasse marrer. Je vois du rire partout et en tout. Par ailleurs, il y a des thèmes qui sautent à l’œil, il y en a d’autres qui sont un peu abstraits et j’essaie de faire tourner en dérision afin de les faire remarquer d’une certaine façon.

Arriver à faire rire le maximum de personnes, cela demande nécessairement une maîtrise relative de l’humeur des gens. Comment vous vous y prenez ?

C’est vrai que c’est un peu délicat. Car ce qui fait rire Untel peut ne pas du tout faire rire tel autre. Cela étant, je tiens souvent compte de mes humeurs personnelles. Je me dis que si quelque chose parvient à me faire rire, moi, (puisque je suis comédien aussi), il n’y pas de raison que cela ne fasse pas rire beaucoup de personnes. Parce que celui qui a l’habitude de faire rire les autres, il n’est pas facile de le faire rire aussi. Donc s’il parvient à rire effectivement, c’est que cela doit pouvoir marcher pour beaucoup. Je profite pour vous confier que c’était un honneur et un défi personnel de faire rire l’artiste poète Eric Hector Hounkpè qui était de passage ici ; je l’ai trainé jusque devant mon stand, il ne savait pas que c’était moi le dessinateur ; je lui ai demandé de jeter un coup d’œil sur les tableaux, et à peine a-t-il lu le premier qu’il a pouffé de rire, je me suis dit que c’est un test réussi, puisque c’est un grand comédien lui aussi.
Il y a du rire en tout, disais-je, parce qu’il y a trop de stress, trop d’angoisse dans notre quotidien. Surtout dans un pays en voie de développement comme le nôtre, la misère est quotidienne, et dessiner pour faire rire un peu, c’est ma façon à moi d’apporter un petit bout de paradis à ceux qui vivent cet enfer. C’est ma façon à moi de lutter, entre autres, contre les soulèvements et la guerre parce qu’avec le rire, on finit par cultiver l’amour, la paix… Je suis même content que ces derniers temps, les gens ont commencé par comprendre au Bénin que le rire est vraiment thérapeutique. Il y a environ un an, il y a eu un festival du rire. Pour moi, c’est très important que les Béninois comprennent quelle est l’importance du rire dans la vie ; sous d’autres cieux, on recherche presque avec une lampe torche en plein jour les faiseurs de rire.

Vous vous servez du rire apparemment comme une arme pour détendre les gens, mais y a-t-il des messages particuliers que vous passez à travers vos dessins et auxquels vous tenez ?

Je prends au hasard un tableau. Dans ce tableau, il y a un homme qui vient dans une boutique et demande : «vendez moi un stylo s’il vous plait, c’est pour l’anniversaire de ma femme». La vendeuse lui dit : « rien qu’un stylo, mais c’est très petit comme cadeau !» et l’homme répond : «Ah non, c’est une très grande surprise puisqu’elle s’attend à une voiture BMW». Le message que je passe est que souvent au Bénin, lorsque les gens reçoivent un emballage, ils s’attendent à un objet de très grande valeur, par exemple un parfum de 50.000 FCFA ou un portable de 200.000 FCFA ; mais moi, je dis non. Le cadeau, c’est quelque chose de symbolique et c’est la surprise qu’il y a à travers le geste qui fait le plaisir de le déballer. On peut offrir quelque chose de très petit mais original et surprenant, quitte à inviter par la suite la personne dans un restaurant par exemple et manger pour 15.000 FCFA ou 20.000 FCFA. Je n’ai pas besoin d’un anniversaire pour offrir un portable ou une voiture.
C’est ainsi qu’à travers chacun de mes tableaux, cela fait rire certes, mais il y a toujours une leçon, un message.

Pensez-vous que ce message passe chaque fois que les gens lisent vos dessins ?

Le rire est aussi pédagogique. Lorsqu’on veut faire des reproches à quelqu’un et on y va brusquement, la personne peut être réticente, à la limite même choquée. Mais lorsqu’on y va par la blague, cela passe souvent mieux et vite, de façon subtile ; le subconscient de la personne capte le message et cela lui revient au moment opportun. C’est un langage « diplomatique ».

Vous avez édité depuis peu un recueil de dessins intitulé ‘’Les Rigolos de Mickey’’ ; parlez-nous de ce recueil ?

‘’Les Rigolos de Mickey’’, c’est un recueil de 92 blagues dessinées, indépendantes, sans compter la blague de la couverture. A l’intérieur, il y a des blagues simples que tout le monde peut comprendre, tandis qu’il y en a d’autres qui sont subtiles. C’est pour cela que j’ai écrit sur la couverture que c’est de 7 à 107 ans. Il ya des blagues qu’un enfant de 7 ans peut comprendre, il y en a d’autres qu’il faut être adulte pour pouvoir décoder. L’édition de ce recueil est une aventure et aussi un pari que j’ai tenu. Je remercie au passage l’imprimeur qui m’a aidé à faire cela. C’est un ouvrage qui a été édité à fonds d’auteur, grâce à l’imprimeur qui a accepté faire l’aventure avec moi, en acceptant prendre une partie de ce que je devrais lui verser et le reste après. J’ai fait le tour de plusieurs sociétés et de plusieurs potentiels partenaires pour m’aider à couvrir les frais, mais comme vous le savez, il n’est pas facile de grandir lorsqu’on vient du néant. Cependant, il y a des personnes (très peu d’ailleurs) qui ne voudraient pas que je cite leur nom, et qui m’ont encouragé d’une certaine façon. J’ai fait tous les dessins, j’ai fait le montage des éléments moi-même ; j’ai amené la maquette à l’imprimeur qui m’a sorti le produit final. C’est un ouvrage de poche, tout en couleur, de 48 pages.

Quelles sont vos relations avec vos autres collègues dessinateurs de presse ?

Je suis le secrétaire général (élu) de l’Association Bénin Dessin qui est une association des dessinateurs de presse et des Bédéistes béninois. Mes rapports avec mes autres collègues sont très bons. Dans notre association, il y a tous les grands noms, je ne pourrai pas les citer tous. A côté des caricatures, nous faisons aussi les Bandes dessinées (BD) ; il y a des membres de l’association qui ne sont pas dans la presse, mais qui éditent ou qui font éditer des bandes dessinées. Nous avons fait un festival de bandes dessinées cette année, avec l’appui du PSICD (Programme de soutien aux initiatives culturelles décentralisées), qui s’est déroulé à Porto-Novo. Pendant ce festival, nous avons édité une dizaine de bandes dessinées de différents auteurs, dont la mienne qui s’intitule ‘’Les Aventures de Togboli, le prix du mensonge’’ ; il s’agit de l’histoire d’un petit collégien très turbulent, très paresseux, mais très intelligent et qui ne sait que jouer des tours.

Quels sont vos projets ?

A très court terme, j’envisage faire voir mon art au-delà de nos frontières. A long terme, c’est de créer une école digne du nom, qui ne s’occupera rien que des dessins d’art mais avec une spécialité dessin de presse. Jusque-là, il semble que cela n’existe pas au Bénin ; en Afrique également ce n’est pas certain. Il y a des écoles de Beaux arts, certes, mais avec un accent sur le dessin de presse, j’en doute.

Réalisé par Bernard HOUEHOUNDE

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